Antsohery et Andolomikopaka

Des greniers à crabes

Vendredi 17 mai : 4h 45 sur le quai du Centre de surveillance des pêches ou CSP de Mahajanga. Les capitaines Christian et Norbert de Jano XI et Jano VIII accueillent à bord les passagers à destination d’Antsohery et d’Andolomikopaka, commune rurale de Matsakajamba du district de Mitsinjo dans la région Boeny. A trois heures de navigation en haute mer, les deux embarcations débarquent à la première escale à Antsohery-Anosibe.

 

Au lieu de fouler le sable fin de la plage, les experts en matière de crabes accompagnés de journalistes mauriciens, comoriens, seychellois et malgaches pataugent immédiatement dans la boue pour rejoindre le petit village d’Antsohery Anosibe, dans les mangroves. Ils viennent à la rencontre des pêcheurs et collecteurs de crabes de vase connu sous le nom de "Scylla serrata".

Dans cette première localité, femmes et hommes s’attèlent à cette activité. Les premières utilisent une balance pour les attraper, tandis que les seconds partent sur une pirogue pour installer les palangres et les flotteurs. « Nous plongeons dans l’eau jusqu’au niveau du genou pour saisir les crabes, mais il faut faire attention à ce que leurs pinces ne nous piquent pas. C’est un métier risqué, mais c’est notre gagne-pain et nous le prenons à cœur », soutient Marie Alice Soanantenaina, pêcheuse.

Notre mère de famille raconte qu'elles n'ont qu'un seul ennemi dans leur travail : les moustiques qui provoquent le paludisme et contre lesquels elle ne trouve aucun remède efficace.

En moyenne, un pêcheur capture entre 50 et 60 kilos de crabes par semaine et les collecteurs viennent dans leur village pour mesurer les individus, dont la taille dépasse la norme minimale de 10 centimètres. En général, les pêcheurs remettent à l’eau ceux de petite taille. Pourtant, ils en gardent quelques-uns pour leur servir de nourriture.

Les pêcheurs n’ont pas la possibilité de fixer le prix du kilo. Soit ils acceptent l’offre des collecteurs, soit ils attendent que d’autres sans permis viennent directement à eux pour discuter du coût. D’habitude, le kilo s’estime entre Ar 3 000 et Ar 3 500.

 

Conservation

A Antsohery-Anosibe, les pêcheurs installent des cages viviers pour garder les crabes vivants en attendant l'arrivée des collecteurs. Ils déposent des branches et des feuillages en guise de toiture afin que le soleil n'assèche pas la boue qui couvre les crabes. "Les crabes ont besoin d'humidité et d'aération pour survivre. A marée basse, les eaux se retirent et il faut qu'ils soient à l'abri de la chaleur", justifie Amira, pêcheur.

A Andolomikopaka, un village à une demi-heure d'Antsohery en zodiac, les pêcheurs s'organisent autrement. Ils remettent leurs captures au collecteur du village. Celui-ci se charge de les stocker dans un cabanon avant qu'ils ne soient transportés vers Mahajanga. "Nous les gardons deux jours tout au plus avant de les emmener à Mahajanga. Nous avons disposé des étages dans le cabanon pour permettre à l'air de circuler dans les soubiques. Toutefois, nous faisons en sorte que l'humidité subsiste pour éviter que les crabes ne meurent », ajoute Herimalala Jean-Louis Andriakotovahoaka, collecteur.

 

Embarcation

Busines II s'adapte à la leçon de SmartFish

 

Un bateau pas comme les autres. Julienne Razafindrafara a su exploiter à bon escient les leçons qu'elle a apprises du programme SmartFish. Auparavant, elle a utilisé une flotte du nom de Busines I transportant les crabes d'Andolomikopaka à Mahajanga. Sur une capture de 100 kilos, elle enregistrait un taux de mortalité allant de 10 et 15 kilos. Depuis octobre 2013, elle mobilise une autre embarcation, Busines II, sur laquelle elle a adopté les normes de transport préconisées pour permettre aux crabes de survivre jusqu'à la destination finale.

"Nous avons disposé des étagères où nous plaçons les soubiques côte à côte et cette nouvelle méthode donne des résultats époustouflants parce que le taux de mortalité a considérablement baissé, de moins de 10 kilos pour 100 kilos de capture. Il y a quelques semaines, nous avons eu une capture de 800 kilos, dont 392 récupérés par les Chinois et le reste vendu à une société d'exportation", explique-t-elle.

Cette mère de famille s'investit beaucoup dans la collecte de crabes dans le but d’aider les pêcheurs locaux qui fédèrent dans une association. Chaque pêcheur entend retrouver son indépendance, mais pour l'heure, la démarche vers l'autonomie s'avère encore impossible car l'acquisition d'un moyen de pêche comme la pirogue, la palangre ou encore la balance à crabes nécessite un fonds assez conséquent, alors que leur gain ne suffit même pas pour le ravitaillement en vivres, la sécurité médicale et les frais de scolarité de leurs enfants.

 

Valorisation des crabes et des mangroves

 

Madagascar, avec ses étendues de mangroves atteignant 320 000 hectares, produit en moyenne 7 500 tonnes de crabes par an pour 3 000 km² de mangroves. Les pêcheurs manipulent le crochet, la balance, le casier, la palangre ou la palangrotte pour capturer ces crustacés décapodes. En 2011, la production de crabes à Madagascar a baissé jusqu’à la moitié de la normale avec 3 500 tonnes. "5% sont réservés à l'autoconsommation, 20% destinés au marché local et 75% prévus pour l'exportation. Il existe une demande énorme parce que tout le monde recherche des crabes et les produits sauvages ont un goût formidable", précise Zbigniew Kaspryk, expert de l'Organisation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture (FAO). La survie de cette espèce pertinente dépend de la santé des mangroves et du rejet des individus "sous taille". Dans certaines localités de la région Boeny, les mangroves sont réduites en charbon et les associations de pêcheurs doivent mener une lutte acharnée pour conserver ces habitats naturels, endroit particulier où se produisent les crabes et qui ont également un rôle essentiel dans le nettoyage de la mer.

 

La vie d'un pêcheur

Amira, pêcheur de crabes depuis son adolescence, connaît bien son métier. Il l'a hérité de ses grands-parents et de son père. Tous les jours, il quitte son village vers 10 heures du matin à la recherche de crabes de plus de 10 centimètres pour ne revenir que vers 17 heures. "La capture dépend de la météo et de l'état de la mer. Il y a des jours où je ne prends à peine que dix individus, mais si la pêche est miraculeuse, je remplis un sac de riz avec une centaine d'individus de grosse taille. La plupart du temps, les "sous-taille" sont aussitôt rejetés à la mer, quelquefois je les garde pour le dîner et le déjeuner du lendemain", témoigne-t-il. Il ne travaille pas entre novembre et mars, saison qu'il qualifie de "morte" en raison de la montée des eaux. Elle coïncide avec la saison cyclonique et toutes les familles quittent les mangroves pour s'installer la une terre ferme, à Namakia ou à Morafeno. Lorsque les eaux se retirent, elles reviennent dans leur village et poursuivent leur travail où ils ignorent le mot "risque". Amira entend un jour connaître une affaire prospère avec les crabes, mais il doit, pour le moment, suivre les cours imposés par les collecteurs avec un rabais de Ar 1 500 le kilo en fonction de la concurrence et à plus de Ar 3 000 si les grands patrons proposent une meilleure offre.

 

Farah Randrianasolo

 

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