Raymond Razafintsalama

Un exécutant patriotique

Il possède l'étoffe et le profil d’un chef d’état-major ou ministre de la Défense et des Forces armées et, pourquoi pas?, d’un membre de la Haute cour constitutionnelle. Seulement, il a choisi de servir sa patrie en tenant compte de la valeur de l’« intérêt public » et du sens pratique du « patriotisme ».

 

Raymond Razafintsalama, ancien président de la province d’Antananarivo, sous le régime du général Gabriel Ramanantsoa, demeure jusqu’à ce jour ce sage, capable de conseiller les dirigeants sur les manières de conduire le pays. « J’ai inscrit sur une liste le nom de mes camarades de promotion. J’ai mis une croix sur les personnes décédées et je me suis rendu compte qu'il ne reste plus que mon nom. Je me suis dit que j’ai encore une mission à accomplir », avance-t-il.

Ce père de famille est parmi les premiers administrateurs malgaches à occuper le poste de premier adjoint du chef de district à Antsirabe en 1957. Lors du référendum de 1958, il n’éprouve ni la honte ni la peur d’afficher sa contestation et sa fermeté vaut la victoire du « non » à 78% dans la région Vakinankaratra. Quatre jours après le référendum, une nouvelle disposition émanant des « vazaha » lui donne l’ordre de rejoindre le service militaire. Il perçoit cette décision comme une sanction disciplinaire et il doit intégrer le bataillon militaire d’Ambositra, puis fréquenter l'école de Saint-Maixent en France.

En marge de ce service, en 1960, il devient aspirant, conseiller de révision et officier de sports. Le général Gabriel Ramanantsoa lui confie plusieurs missions telles que le commandement de l’Ecole des enfants de troupe de Tsaramandroso à Fianarantsoa, changée en Ecole préparatoire militaire. Plus tard, l'établissement muté à Beravina, prend le nom d’Ecole préparatoire d’officiers malgaches. « Il a formé des généraux de renom, à savoir Ranjeva, Rabotoarison, Mamizara, Monibou ou encore Ratrimoarivony sans compter ceux à la retraite », se rappelle-t-il.

Raymond Razafintsalama se présente au concours et poursuit des études à l’école d’État-major selon les normes françaises. Il puise des années d’expériences au sein des deuxième et troisième Régiment inter-armes du Nord et du Sud et est à l’origine de la marche-manœuvre qui fait de lui un fantassin hors du commun. « Il s’agit d’un entraînement entre dix à vingt jours de marche pour explorer les coins de l’île, car les officiers ne méritent pas d’être cloîtrés dans quatre murs. J’établis les calendriers et les itinéraires et je trouve que cela fait actuellement défaut au sein de l’armée malgache », ajoute celui qui excelle dans le basket-ball et le football.

Cette marche-manouvre a pour but d’informer le public de l’existence de l’armée malgache, de démontrer aux officiers les limites de la frontière malgaches et de rassurer les Malgaches que l’armée est son rempart. Il est par la suite affecté au troisième bureau de Betongolo en 1970 pour se charger des stages des officiers à l’étranger.

 

Novateur

C’est à partir de l’année 1972 que Razafintsalama a pu faire valoir son statut d’administrateur et ses qualités de planificateur. Homme de stratège, il participe à l’inspection générale des armées, part dans le Sud pour instaurer l’ordre et revient dans la capitale pour calmer les manifestants et reprend son ancienne fonction rattachée à l’administration territoriale en tant que chef de province d’Antananarivo selon les ordres du général Ramanantsoa. « Je me suis concentré sur un seul leitmotiv: créer des emplois en faveur de la jeunesse, construire des écoles pour tous les enfants ainsi que des infrastructures routières pour faciliter le transport des hommes et des biens », témoigne-t-il. Il crée le Zatovo Orinasa Malagasy (ZOAM) regroupant environ quatre cents jeunes techniciens. L’idée est de les mobiliser car si les techniciens restent sous-exploités, ils génèrent des dépenses futiles à l’Etat.

« Selon la logique, je ne devais en aucun cas engager des entreprises qui exigent la marge bénéficiaire de 15% à 20%. J’ai adopté la méthode légionnaire pour qu’ils s’éparpillent dans les chantiers et ils gagnent un salaire en contrepartie des travaux réalisés et toutes ces infrastructures n’ont jamais été officiellement inaugurées », précise celui qui préfère agir en silence avec un maximum de résultats.

En toute modestie, Razafintsalama tient dans ses mains un album qui recèle des photos de plus de quarante écoles primaires publiques, de collèges d’enseignement général et de lycées bâtis à Antananarivo-ville, dans l'Imerina central ainsi que dans les régions Itasy et Vakinankaratra. Après trois années de mandat, l'ancien chef de la province d’Antananarivo regagne l’armée malgache, mais lorsque l’Amiral Didier Ratsiraka prend le pouvoir en 1975, il tire sa révérence plus tôt et bénéficie d’une retraite anticipée.

En somme, ce patriote qui refuse la nationalité française dans les années 60, n’a jamais reçu une promotion malgré ses efforts et son dévouement. Sa carrière militaire pourrait se résumer par le passage de la chanson de Lolo sy ny tariny « Raha namorona ny rezimanta Rafanjakana… ela dia ela vao Jeneraly ». Bref, un galon qui le désintéresse finalement sachant qu'il était militaire par incident de parcours.

 

Visionnaire

Aussitôt déchargé de la fonction publique, Raymond décroche en 1976 un emploi dans le secteur privé et occupe pendant dix ans le poste de directeur général chez Mercedes. « Je suis un éternel apprenti. Les Allemands ne considèrent pas mes qualifications. Je poursuis des études au centre de recherche commercial en France, puis me suis mis au commerce international à Stutgart. Tous les camions Mercedes garantissent 80% des transports à Madagascar et il fallait sécuriser ce secteur-clé afin de rentabiliser l’économie nationale », renchérit-il.

Les expériences avec les Allemands lui ouvrent les yeux sur l’importance de la compétence par rapport à la qualification. Il croit qu’avec l’exploitation de la potentialité de la jeunesse malgache et la bonne gouvernance de l’Etat, le pays sera en mesure de renverser la situation actuelle. « A condition que l’armée reste arbitre et ne s’immisce pas dans la politique. Que les forces de l’ordre soient restructurées pour que chaque élément ne soit ni motivé par le galon ni par l’argent et que les dirigeants allouent un budget conséquent à l’endroit de chaque région pour asseoir la décentralisation effective, car si tout se focalise sur l’Etat central, aucune région ne parviendra au développement local. A titre d’exemple, si l’Etat joue la transparence, il peut affecter l’argent des bois de rose à la sécurité. Permettez-moi d’emprunter les mots du Père Dubois qui dit que ce qui va faire la perte des Malgaches, c’est leur façon d’imiter. Nous copions tout bêtement et oublions de faire une projection à long terme sur un demi-siècle comme les Français », achève-t-il. Il suggère ainsi la redynamisation du service civique, du service national, l’appui des écoles agricoles rurales pour que les jeunes ne restent pas dans l’oisiveté.

Cet octogénaire rêve de fonder un « Fikambanan’ny Tena Tia Tanindrazana » pour rassembler les véritables patriotes, soucieux du devenir de la Grande île. Il juge que si les dirigeants s’appuient sur les éternelles aides étrangères, ils compromettent l’indépendance du pays.

 

Farah Randrianasolo

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